The fact is that, in a very similar way, virtually everyone hears a voice, or several voices, in their head all the time. (…) Even if the voice is relevant to the situation at hand, it will interpret it in terms of the past. This is because the voice belongs to your conditioned mind, which is the result of all your past history as well as of the collective cultural mind-set you inherited. So you see and judge the present through the eyes of the past and get a totally distorted view of it. It is not uncommon for the voice to be a person’s own worst enemy.

–Eckhart Tolle, The Power of Now

Retrait en soi

D’étranges similarités se dévoilent entre lectures qui ne partagent pas grand chose. Si elles se suivent, cependant, la similarité jaillit peut-être du moi qui lit, et relie à leur insu des livres dont il serait abject de faire une analyse comparative. Peut-être pas abject, inintéressant – certainement. Ils ne partagent rien et se retrouvent fortuitement côte à côte dans la bibliothèque totale, par la décision non raisonnée et unilatérale d’un seul lecteur. D’un coup, ce quelque chose d’impalpable qui relie secrètement tous les livres du monde – en deçà du style, de l’histoire, de l’époque – jaillit à la surface des choses contées, dont les différences s’éclipsent devant une fraternité désormais évidente. Ce trait d’union ressurgit toujours sans préavis, pied de nez à nous autres qui aimons à ranger grande et petite littérature sur les étagères qui leur sont respectivement assignées.

A chaque fois que cette identification se manifeste, la certitude des distinctions apprises et cultivées – frémit et s’affaisse. Si l’on s’arrête de lire trop longtemps, ou enchaîne des lectures homogènes, les certitudes reprennent leur place de choix dans l’arsenal des mesures des grandeurs et faiblesses des oeuvres.

 

La capacité à reconnaître l’action pré-déterminée de la certitude, alors même qu’une seule et même voix émane des lectures à l’unisson, est obstruée par l’action de l’intelligence.

 

L’intelligence pousse son homme dans l’illusion de la permanence des mesures, goûts et jugements. Régulièrement déjouée par l’expérience, cette illusion est tout aussi régulièrement sauvée par la puissance d’une intelligence qui choisit souvent la préservation de l’égo sur la liberté du jugements.

 

Cette intelligence est celle qui cherche d’abord à retenir le message. Au cours d’une lecture, elle nous interroge de temps à autre, qu’en as-tu retenu? As-tu lu ce livre ou est-ce le livre qui t’a lu? Elle nous demande quid du message, de la morale, de la conclusion. Elle nous demande, telle une mère indulgente et bête, en as-tu tiré des conséquences et lesquelles. Et toi, tel un gamin pris la main avec une hache plantée dans le crâne d’un chien, tu lèves les yeux sur sa face sérieuse, et cherches sporadiquement des bribes de “conséquences”, mais ne trouves rien. Pendant que tu ne trouves rien, la perception nouvelle (non conditionnée) de ce que tu viens de lire s’en va, car elle n’est pas faite pour durer. Tu as quelques secondes pour te laisser effleurer par elle et accepter qu’elle te modifie (car tu es mis à vif par la lecture). Ce sentiment précieux, tu le laisses pourtant dériver parce que tu cherches à donner des gages à ton intelligence qui te fait subir cet interrogatoire incessant, pour qu’elle concède son pardon à ton vagabondage hors de sa compagnie, dans l’intimité d’un retrait en soi.

 

*     *     *

 

L’intelligence est l’opposé, l’obstacle et la victime première du retrait en soi. J’ai du me séparer momentanément de mon intelligence pour en percevoir la tyrannie et les dommages (sur moi, sur les autres).

 

D’abord j’ai accepté l’existence d’un trait d’union improbable entre trois livres parfaitement étrangers l’un à l’autre, pour me défaire de mon intelligence et percevoir la nécessité de rentrer en moi. Ensuite, mes certitudes, jugements, sympathies et antipathies ont capitulé simplement devant la reconnaissance du caractère parfaitement lacunaire et limité de ma raison.

 

Une fois que la raison perd son mercenaire le plus précieux (l’intelligence), ses limites deviennent aussi douloureuses qu’un étau qu’il est nécessaire de briser pour être, enfin, libre.

 

Voilà le cheminement depuis la simultanéité de trois lectures jusqu’à l’expérience du retrait en soi.

 

*     *     *

 

Rentrer en soi, c’est prendre la porte de derrière, c’est se détacher d’un coup de ce monde où le temps est roi et rentrer dans la vie, où il est désarmé, à peine existant. Tourner le dos à ce qui te montre les dents, hausser les épaules face aux ordres proférés, entrer juste en soi sans abri, et de là, continuer à regarder ce qui défile, hors du défilé. La meilleure position de guet n’est pas sur la montagne, ni sur un point haut, elle est au contraire si près qu’on passe parfois une vie à l’ignorer.

 

Le retrait en soi m’est apparu soudainement dans trois livres qui n’ont pas grand chose d’autre en commun. Le premier, What technology wants de Kevin Kelly, parle de la technique en tant que prolongement quasi-organique de l’humanité. Le second, Les Désarçonnés de Quignard, emmène dans un espace clos, point d’observation où la mort par chute de cheval précède la renaissance en soi, précisément. Le dernier, The Power of Now d’Eckhart Tolle veut  débarrasser de la souffrance et tourner vers le maintenant, contre la pensée et le temps. Chacun des trois est probablement méprisé par l’admirateur moyen de chacun des trois autres. Le premier a infléchi ma perception de l’évolution. Le troisième m’accompagne pour être plus bête, plus libre. Parce que le sentiment irrépressible de similarité a surgi pendant sa lecture, j’ai une légère préférence pour le second.

 

Il m’est arrivé plus d’une fois de rentrer en moi à mon insu – le moi se retire alors en lui-même sans vraiment me demander mon accord. Les rassemblements bavards et joyeux y sont propices : tu te trouves à parler et rire depuis quelques heures, quand soudain, les yeux décrochent de leurs attaches et les mots perdent le nord. Tu t’apprêtes à partager cette grande idée dont dépend la survie intellectuelle de l’auditoire, quand le corps se fige et le la est perdu: derrière, il y a la phrase commencée, devant, plus rien à l’exception d’un grand vide qui s’est figé, tu le crois, pour un temps infini. L’éther envahit l’espace qui te sépare de tes semblables et transforme l’air en muqueuse si épaisse qu’elle se mue en une lave tiède, maternelle, si enveloppante que tu n’as pas le droit (pas l’autorisation) de faire la moindre tentative de t’en extraire.

Ce vide inattendu effare et déchausse définitivement l’attention de son objet, la concentration de sa finalité. Tu ne veux pas vraiment en sortir, car il n’y a rien de plus que tu trouveras, de retour dans la monde, que l’apaisement quasi-extatique que tu viens de goûter.

Comme dans les oeuvres de SF, tu t’observes immobile, entouré de la foule, non plus soumis à elle mais hors elle car hors du temps, libre d’elle car non voyant, indifférent car déjà affranchi.

 

On remarque plus cet état chez les discrets que chez les bruyants, pourtant cela n’arrive pas plus souvent aux premiers, qui, malgré une timidité qui ferait croire à la distraction, captent chaque mot, se souviennet de tout ce qu’il a été dit il y a si longtemps.

 

Les bruyants sont supris à vif, tout nus, peu habités à rester suspendus aux crochets de l’infini au milieu d’une déclaration qu’ils croyaient pleine de sens et qui s’avère aussi fumeuse que le fait même de se trouver en ce lieu avec ces gens.

 

Se regarder immobile et se voir entre la parole et sa reprise, l’instant que dure la sortie hors du mouvement, c’est une vision fugitive du retrait en soi. Effleuré pendant une durée quasi nulle, goûté en son entièreté mais si brièvement, il n’est alors qu’accident qui te poursuit quelques temps comme un songe qui ne correspond pas à la structures de tes rêves habituels.

 

*     *     *

 

Répété à quelques reprises, réfléchi, le retrait épisodique devient aimé. Désormais, je le recherche mais me heurte à mon entière incapacité à le provoquer.

Il y a, entre l’événement surprenant et l’atteinte de l’état désiré le même écart qu’on trouve entre l’aphorisme d’un enfant et le jugement d’un sage.

 

Ne faut-il pas l’accident catastrophique, un retrait en soi d’une brutalité quasi-insupportante pour vraiment être désarçonné? Peut-on le provoquer, une fois après l’autre, pour trouver cet indicible état de confiance et d’acuité de tous les sens qu’on a éprouvé un si court instant?

 

Alors que ces épisodes d’accès à soi reviennent avec une fréquence accélérée et avec une brutalité qui ne s’efface que devant l’immobilisation volontaire dans ces crises, la violence des normes de la vie en commun appellent à l’ordre avec une instistance qui devient rapidement menaçante.

 *     *     *

Etre dans le monde, c’est être forcément hors soi. Rentrer en soi suggère de mentir au monde, feignant de consentir à le laisser tel qu’il est sans tentation destructice, se faire fils prodigue qui jamais ne songe à revenir. Puis, revenir plus tard, peut-être, avec une hâche à normes (un livre, un tableau, une oeuvre, une boîte).

La hâche à norme, mise aux côtés d’une hâche antérieure (un livre, un tableau, une oeuvre, un boîté), formera peut-être un trait d’union commun qui déchaussera l’intelligence d’un homme, un jour.

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