Mud et le vol

Helping Mud

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Il y a cette scène de vol dans Mud qui m’a marquée. Le fait d’être un voleur, d’avoir dérobé la propriété privée de quelqu’un d’autre, constitue le point de rupture pour Ellis. You made me a thief, il dit, you betrayed me, you lied to me and above all you made me a thief.

Le vol est plus grave que le meurtre. Mud a assassiné pour l’honneur, au nom de la justice privée, pour sauver celle qu’il aime. Les moyens de faire triompher la justice (ici, privée) ne sont que secondaires, le meurtre n’est peut être pas le pire de tous. De l’autre côté, le vol de la propriété privée est une atteinte immorale, ne pouvant jamais être justifiée par aucune fin, même lorsqu’il en va de sauver la vie de l’homme qui est chassé pour avoir tué un déchet humain.

La raison de cet écart entre la normalité du meurtre et la violence du vol m’a été révélée lors d’une conversation où j’avais tort : pour les miséreux du Mississippi, la vie vaut moins qu’une charrue, elle vaut d’autant moins qu’un moteur. Le renversement des valeurs, terme générique et impuissant, n’y a rien à voir. Poussée à la limite, la misère porte à classer les normes par ordre d’utilité, et il en ressort que la vie est moins utile à la survie qu’un moteur.

Là-bas, l’éloignement de l’Etat qui ne rend visite que pour ôter, l’incompréhension des gens devant la formalisation des rapports sociaux par le gouverneur et le flic, la menace de la justice publique adressée à la tradition de venger le meurtre par la mort, couvrent leur terre et leurs choses d’une aura sacrée et familière. Si tu me dérobes on fusil, ma hache et mon moteur, que me reste-t-il?

L’attachement de ces hommes à leur possession est douloureuse pour celui qui l’observe. Elle nous fait saigner parce qu’elle démontre en négatif le dénuement de certains de nos voisins, qu’on aurait volontiers oubliée parce que la pauvreté semble s’être polarisée dans des lieux précis et lointains.

La dépossession par voie de vol menace la communauté à un tel point que le vol est érigé en faute morale.

Ceux qui disent que la propriété privée n’est par plus qu’un accommodement de la morale aux normes sociales garantissant l’absence de guerre civile, ceux-là vivent dans une société d’abondance qui leur permet de ne pas se préoccuper du devenir de leurs possessions. Je vis dans un Etat qui protège mes biens et punit le vol, pour cette raison, je peux me gausser de l’attachement à la propriété des yankees du Mississippi.

Je comprends l’inconsistance de mon propos, celui d’une personne aisée qui ne subit aucun dommage d’un posible cession d’un peu de ses biens (souhaitée ou subie), aucun effet autre qu’une légère gêne de l’intrusion dans son domaine intime, gêne qu’elle peut mentalement gérer avec aisance, et en retirer une certaine fierté lorsque le bien cédé va à celui qui se trouve dans le dénuement.

Mais je ne parviens pas à me défaire d’un sentiment de révolte lorsque la propriété privée est érigée en norme morale. Cette réaction primaire peut obscurcir mon jugement et me conduire à dire des inepties dans la précipitation et l’obscurité. J’ai ainsi jugé Mud trop vite, en ai tiré des conséquences qui me confortaient agréablement dans mes sentiments nobles, il m’a ainsi fallu le regard et le jugement d’un autre pour voir l’inconsistance des miens.

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Que dire d’autre qu’il m’est arrivé de voler. Je ne me souviens pas des motivations de mon vol avec précision, et il se peut que cela eût affaire à quelque bien que je n’avais pas en comparaison à d’autres (on vole parfois pour rééquilibrer une balance qu’on croit injustement déréglée). Peut-être éprouvais-je du plaisir à dérober sans jamais me faire prendre. Lorsque je volais dix francs à mes parents pour acheter des bonbons, j’en distribuais la plus grande partie à mes camarades de CE2, instruite dès le plus jeune âge de cet attribut nécessaire du bon prince qu’est la générosité (petite, j’utilisais la générosité comme voie de conquête du pouvoir, pourquoi dit-on encore que l’enfant est pur et que le vieillissement rend fourbe?)

Je n’ai jamais compris ce qu’il y avait de mal à voler. Il y a mal à tuer, il y a mal à trahir, à mentir, mais à voler? Au temps où j’essayais de comprendre l’impératif catégorique, et que j’universalisais la maxime en posant l’équation d’un vol généralisé par l’ensemble de l’humanité, aucune conséquence catastrophique n’en ressortait. Si tout le monde vole, il n’y a plus de propriété privée, c’est tout. Rien n’est à personne. On en revient à l’état premier de l’homme, avant le langage, avant qu’il ne domine encore les bêtes, où la propriété était aussi éphémère que la vie elle-même, car la propriété nuisait à la discrétion, la mobilité, la dissimulation.

On m’opposera les preuves historiques que sont les révolutions, la collectivisation, les guerres de territoire et toutes sortes de croisades qui ont fini dans le sang. Aucune ne fait toutefois voir, avec une pureté non entachée par d’autres fautes morales, les deux conditions du passage à la limite du vol : la généralisation du vol pur, sans atteinte à la vie ni violence, sans but autre que le vol lui-même, et le renoncement par celui qui vole à croire en la qualité morale de la propriété. Soit, nous avons ici une contradiction, le vol est toujours célébration et renforcement de la propriété comme norme immuable, puisqu’il n’est autre que désir de posséder plus et d’être le nouveau maître exclusif de ce qui n’est pas encore à soi.

Au commencement, la propriété fut éminemment pratique (délimiter le lopin de terre où se protéger des autres, dormir, allaiter, se reproduire), par la force des choses et les nécessités de la vie en commun, elle est devenue une des inventions sociales qui a le mieux réussi à se déguiser en norme morale.

La généalogie de la propriété me travaille. Mais lorsqu’il en va de la polarisation du rapport à la propriété – essentielle ou nuisible – je reste muette. Je comprends les raisons et leur rôle dans l’histoire, je suis capable de discourir et choisir mon camp s’il le faut. Mais je ne sens rien : lorsque je réfléchis à la propriété, je ne parviens pas à lutter contre une profonde disjonction entre pensée et tripes. Je me résigne donc à laisser les arguments parler leur jargon à travers moi, et n’ai plus qu’une bouche pour parler et des yeux pour l’approuver.

Autrement que poussé à la limite du dénuement, celui qui chérit sa propriété jusqu’au sacrifice m’est incompréhensible en tant qu’homme. Autrement qu’au sein d’une communauté où le rapport de forces doit être maîtrisé, l’ascendant moral de la possession me paraît nuisible.

L’internalisation d’une normale sociale en tant qu’impératif moral, alors qu’il est simplement imposé par la violence d’une entité sociale (Cité, Etat, Eglise, Loi) au nom de sa propre conservation, détruit l’écart qu’une personne doit garder par rapport à ces normes afin de ne jamais leur offrir le caractère universel qu’elles convoitent.

Or, la propriété, versant politique de la possession, opère le glissement nécessaire depuis « j’ai » jusqu’au « je suis », et permet au « je » de s’y dissoudre, car un « je » sans possession demande de l’effort à trouver, à sentir, à se penser.

La propriété : un remède institutionnalisé à la recherche véritable du soi. Un remplissage de vide nécessaire au maintien de chacun à sa place, car l’ego, entièrement enflé de possessions, ne trouve plus la force de se mouvoir ailleurs que sur lui-même.

Lorsque la peur s’empare de nous aux temps où le passé se rase à petit feu, lorsque le doute s’infiltre dans toute chose dénuée de matière, la main de l’homme se crispe sur lе cadenas qu’il a fixé avec précaution à l’entrée de son foyer. La communauté se referme sur son ventre, bouclier vivant contre les courants du monde extérieur, et s’attache dans un dernier espoir de conservation à ce qui lui sied le mieux : la norme et le blâme.

Laisser aller – choses, pensées, convictions, croyances, affections – demande que le monde, lui, demeure stable. On devient possessif parce que tout autour de nous s’écroule, l’ego se crispe lorsqu’il est menacé de disparition. La propriété est un remède palpable et protégé par la loi contre les marées de l’impermanence, contre la terreur de voir les choses naître et s’en aller sans laisser d’attache à notre mémoire. De remède, elle devient vite la cause d’immobilité et de repli – pourvu que ce que j’ai me revienne! et que le monde entier s’écroule tant que ma maison reste et m’appartient.

Cette tendance insidieuse de la propriété de s’attacher à nous, puis nous transformer, puis nous définir, puis inverser le rapport et nous mettre une laisse autour du cou, je voudrais la voir anéantie, au moins dans une seule personne. Je voudrais croire qu’il est possible que l’histoire ne se répète pas toujours de la même façon et que l’indifférence totale à la possession (des choses, de son espace propre, de l’intimité) puisse se concevoir sans entrer en contradiction avec la nature de l’homme et l’héritage des siècles d’évolution.

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Petits, on nous apprend à ne rien voler, d’abord en héritant des beignes de la part d’un camarade de cour d’école, puis avec les contes qui nous racontent comment les voleurs sont traités par la société (même ceux qui volent pour nourrir les pauvres) puis parce qu’on a dérobé un petit rien et que l’autorité parentale nous fait une leçon sur le mal qu’il y a à voler. L’attachement libidineux à la propriété nous vient en négatif, et la propriété en tant que norme est induite à partir d’expériences.

La propriété est hyperphage, elle absorbe notre rapport aux possessions et positions, les siennes et celles des autres, qui se muent en propriétés légitimes (parce que légales). On laisse ceux qui occupent leur place là où ils sont, en dépit de tout sentiment d’injustice qui exigerait de nous qu’on se soulève contre cet ordre établi. La méfiance envers la générosité renforce le dévouement au possessif. Au partage proposé par autrui, on nous apprend à dire non merci, par pudeur et par politesse. La générosité est admirée et entachée de soupçon, puisque le partage volontaire n’est jamais loin d’une forme de déviance, et aussi d’une intention obscure de soumettre l’autre par l’innocence feinte, par le don.

Je cherche encore en moi les échos des sensations qui me venaient lorsque je dérobais en cachette. Je ne poursuivais pas de but, et je ne voulais pas partager les richesses, et, contrairement à maintenant, je ne pensais pas que la moralisation de la propriété est de nos jours le plus grand obstacle à la marche du monde, alors qu’elle en a été le catalyseur au siècle dernier. Je n’accepte aujourd’hui la propriété qu’en tant que règle pratique de conservation de la paix des personnes, et je lui dénie tout droit sur les biens immatériels.

Désormais, j’obéis à sa loi comme tous, et ce serait mentir que de dire le contraire alors que mes actes et me sensées le confirment, avec mon aval résigné. Et je suis toujours à la recherche de l’homme qui y serait réellement et pleinement indifférent, et dont la cohérence supporterait ce passage à la limite qui m’obsède encore, mais je ne trouve toujours pas ailleurs que dans mon esprit où il n’est que fabula. Mais lorsque je me tourne vers mon enfance, lorsque j’avais volé des billes dans un supermarché local, je crois bien que j’appréciai tout particulièrement la foudre que cet acte avaient provoquée chez mes parents et le calme plat que j’ai toujours senti en moi, même lorsque je me suis fait prendre.

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