Your voice, your body, your name
mean nothing to me now. No one destroyed them.
It’s just that, in order to forget one life, a person needs to live
at least one other life. And I have served that portion.

–Joseph Brodsky

Make good art and be cursed

by Diana Filippova

by Diana Filippova

Je parlais avec IF du parcours semblable de tous les écrivains que j’aime, et dont je n’aimerais pas avoir le sort, alors que leur sort n’est pas étranger à l’amour que je porte à leurs livres. Ils ont tous et toujours fait du bon art et été, de ce fait, des exilés.

Tôt ou tard dans leur vie, volontairement ou sous la contrainte, ils ont tous laissé tomber les chaînes qui les rattachaient aux passions  qui sont celles des autres.

Proust – fin du plaisir mondain. Enchâsse chacun de ces plaisirs dans une analyse impitoyable qui assomme le lecteur sous le poids de la reconnaissance.

Dostoïevski – caves nihilistes, jeu, femmes. Désagrège l’ordre des cellules sociales organisées en salon.

Tsvetaieva – impossibilité viscérale de vivre ici ou ailleurs, de rester fidèle ou de trahir ceux déjà mille fois trahis. Dignité perdue, insignifiance acquise devant le flot irrésistible de la pauvreté qui engloutit sa noblesse, sa culture. Genoux baissés devant ceux qui lui mangeaient dans la main encore hier, mendiante auprès de son fils, oubliée par ceux qui ont su composer avec le régime ou avec eux-mêmes. La corde en ligne de mire, non pas comme soulagement de la souffrance (celle-là elle pouvait la soutenir à l’infini), mais comme seul point de sortie de la brèche béante où elle ne pouvait plus écrire. A ce moment-là, où la mort flânait ici et là, jusque dans ses poèmes, jusque dans son âme, elle n’est plus la fille de celui qui conçut un musée, elle n’est plus l’héritière de Pouchkine, elle est Marina, seule au monde, sans mari, sans amant(e)s, sans amis. Elle est une femme qui va mourir, et elle est poète.

Tchékhov – indifférence à la vie maritale et à la vie politique, et aussi le refus d’être visionnaire, rôle si vénéré par l’écrivain russe de ce siècle. Le seul à avoir refusé de voir en lui-même un messie, il ne tenta jamais de se conformer à la voie normale de la conquête de l’art dans ce pays : être le père des consciences. Tchékhov se vit en artisan des âmes – dans l’écrit, et des corps – dans l’exercice de la médecine. Il laissa les autres s’amuser avec leurs tentations de prophétie. Pour cela, on ne verra jamais de roman de sa part : le roman est une idée incompatible avec l’idée que je me fais de Tchékhov.

Parenthèse : lorsqu’on a l’irrésistible besoin d’un roman, c’est qu’on croit sonder les forces silencieuses qui meuvent les âmes des hommes, alors que lui ne souhaitait que pincer, en toute délicatesse, leurs désirs si superficiels qu’ils en retombent sans cesse dans la déception, la désillusion, la toska.

Maïakovski, rien à dire sinon le citer (je traduis) :

Aujourd’hui s’écroule l'”Avant” millénaire,

Aujourd’hui la fondation des mondes se reconsidère,

Aujourd’hui, de tes habits jusqu’au dernier bouton,

La vie à nouveau nous refaisons.

*          *          *

 

Je repense avec amertume aux analyses françaises de la littérature russe. Elles disaient toutes des écrivains qu’ils étaient engagés et que leurs écrits étaient immanquablement politiques, et entendons le politique au sens où il catalyse la structure normative d’une société. Leur oeuvre serait le reflet de l’état du pays, réponse cinglante ou tacite à la cruauté du pouvoir envers ceux qui ne le soutenaient pas ou n’en avaient simplement que faire.

C’est vrai pour certains d’entre eux, prenons Soljenitsyne. Son histoire est intrigante et même un peu risible. Après une vie de dissidence, il s’en est retourné à l’ombre des pommiers dans sa datcha, sous la bienveillance attentive du pouvoir poutinien. Sa veuve jadis silencieuse court désormais plateaux et réceptions. Pour quoi ? On la voit, humble, les mains posées sur une jupe droite, expliquer au présentateur à l’éternelle grimace moqueuse (on dit “oskal” en russe), qu’Alexandre Issaïevitch s’occupait de l’esprit russe, devant lequel s’effaçaient au bout du compte les particularités des pouvoirs, quels qu’ils soient.

L’un des hommes qui a cru bon parler au peuple du pouvoir a été avalé par lui dans une résignation mi-consentie, mi-subie. Je me console ainsi : L’Archipel du Goulag et Une journée d’Ivan Denissovitch sont des bonnes histoires, et j’avais pris un plaisir tout enfantin à les lire.

Mais pour tous les autres, c’est faux. L’ombre du politique qui flâne autour de leurs livres n’est qu’une incidence de leur renoncement à en faire autre chose qu’un personnage diffus. C’est encore moins qu’une toile de fond, c’est un fantôme qui s’introduit dans la vie sans qu’on lui demande quoi que ce soit et alors qu’on referme continuellement sur lui la porte de la cave où il devrait achever sa putréfaction.

 

*          *          *

 

L’exil est fascinant parce que le foyer qu’on quitte ou dont on est chassé est arraché comme un organe qu’on croyait essentiel au bon fonctionnement de son propre organisme. On voit cet organe partir du corps qui continue à tourner, étonnamment. Le lieu d’exil est un corps étranger : il est déplacé, insondable, absurde. Ses rouages se révèlent si adroitement mis ensemble qu’on ne les avait pas vus là-bas, avant, dans le lieu où tout paraissait naturel et familier.

Ensevelies sous une chape de plomb translucide, les pensées de l’exilé butent contre les parois et se dissolvent dans un écho inintelligible. On n’est presque plus rien et on doute qu’on sera jamais quelque chose.

Nul besoin d’émigrer pour connaître l’exil. L’exil, c’est le passé qui se dérobe d’un coup sans que rien ne prenne sa place. Cette brèche peut s’ouvrir devant chacun de nous à tout moment. Alors qu’on est assis sur la même chaise dans le même lieu, quelque chose se dérobe définitivement – c’est l’exil.

Quiconque a connu cet état qui survient peu de temps après les débuts de l’exil sait qu’il est proche des instants que précèderont la mort.

Il y a trois manœuvres devant la mort : l’accepter, l’accueillir, lui botter le cul.

On peut tendre les bras au monde nouveau pour l’accueillir dans son corps expurgé de la vie antérieure. Chacun a droit à une place au chaud, pas moins l’exilé qu’un autre. On appelle cet état dans nos sociétés la volonté d’intégration.

On peut (le décide-t-on ?) lui tourner le dos. La mémoire fait son travail minutieux pour sublimer chaque instant de la vie avant l’exil. La jeunesse – toute la vie avant l’exil – devient un paradis perdu. On appelle cet état la nostalgie du passé, que nos sociétés interprètent comme le refus de jouer le jeu qu’elles fixent. Elles le voient ainsi parce que la reconnaissance par un corps isolé des maillons artificiels qui les tiennent soudées est une menace pour leur ordre que toujours elles déclarent naturel. Cet ordre, l’exilé le refuse, et pour être tout à fait honnête, ce refus est souvent contraint. En même temps, il bâtit autour de son passé des murs porteurs afin de ne pas reconnaître que l’avant et le maintenant obéissent aux règles dont le seul point commun est leur ruse. Elles s’imposent avec tant d’habileté que le consentement de la plupart leur est acquis.

 

*          *          *

 

IF me dit que la plupart des hommes ne cherchent que la tranquillité, à tout prix et dans toutes les conditions. Dans les guerres, la pauvreté, l’instabilité et l’incertitude, les hommes cherchent la paix pour eux-mêmes. Ils s’adaptent comme ils le peuvent au tremblement du monde pour immobiliser le leur. Les mères préservent leurs fils en dénonçant ceux des autres, les familles déboulonnent des familles du sous-sol pour ne pas être déboulonnées elles-mêmes, les villes se rangent derrière un fou tant qu’il leur promet la prospérité, un pays entier tolère l’assèchement de chaque bassin de ses droits tant que les étals sont pleins et le pain – chaud.

Peu leur importe, me disait-elle, que leur esprit ne puisse plus se mettre en marche que pour les affaires pratiques, ancres uniques qui les rattachent à la terre ferme du foyer. Peu leur importe, elle souriait, que l’art ne soit plus pour eux qu’un moyen de monter dans le classement des hommes dans la société. Il ne leur importe absolument pas, elle finit, que leur indifférence pour les affaires publiques, patiemment cultivée, prive leurs enfants et leur pays de liberté, actuelle ou à venir, puisque la seule qu’ils chérissent, c’est celle qui leur fait dérouler chaque jour la nappe qu’ils souillent de gras et de vin.

Et je les comprends. Elle prit l’air conquérant du rhéteur qui s’apprête à clore le cercle. Je les comprends parce que bien que j’oscille encore entre le désir de ne plus tourner la tête sur ces choses qui agitent mes amis et trouver la joie dans un quotidien paisible, je crois bien que le second l’emporte. Je pensais : tu n’as pas assez de courage pour passer du bon côté. Je lui dis : rien n’est encore perdu. Elle répondit au silence : “et dans mon incapacité à piétiner la norme tacite, à refuser résolument d’y accorder la moindre valeur, j’ai déjà perdu, puisque seul le refus résolu permet de conduire la ligne qui nous permet de faire de l’art”.

 

*          *          *

 

Ce “refus résolu” dont elle parlait est l’acceptation de l’exil comme un événement donné qui n’a d’autre signification que d’être un cataclysme qui met à bas tout par quoi on s’est jamais défini. Le langage, les amis, les habitudes, le regard de cet anonyme familier qu’on croise tous les jours sur le pas de la porte : tous partent à vau-l’eau comme s’ils n’avaient jamais été. On trouve un certain soulagement dans l’image d’un homme nu jeté d’un train en pleine taïga.

Rien n’a été, tout est à faire et personne n’en a que faire. Apprendre leur langage, les apprivoiser, en faire des amis, y trouver des conspirateurs, enthousiasmer les soutiens. Conquérir, un en mot, la place perdue là-bas avec un supplément, si possible, pour compenser le chaos subi et le temps qui a passé.

Nabokov et Brodsky ont l’exil mauve : il y a dans leur posture ni défense ni enthousiasme. L’acceptation de l’exil, troisième pirouette dans l’arsenal du désarçonné, est rare et surprenante : continuer sur la terre d’exil comme si rien n’avait changé. L’expression de cette permanence masque l’immense difficulté qu’il y aurait à casser du bois dans le jardin alors que la forêt flambe. Dans la vérité de la vie de l’exilé, continuer à créer de nouveau, et encore de nouveau, avec des instruments qu’on ne maîtrise pas et qui nous terrifient, suppose de se résoudre d’abord de tomber aussi bas qu’il est possible, puis de se relever lentement du fond du gouffre pour reprendre le travail comme s’il n’avait jamais été interrompu.

Brodsky le dit si bien :

If there is anything good about exile, it is that it teaches humility. One can even take it a step further and suggest that the exile’s is the ultimate lesson in that virtue. And that it is especially priceless for a writer because it puts him into the longest possible perspective. “And thou art far in humanity,” as Keats said.

 

L’humilité est la vertu cardinale de celui qui crée et jamais il ne la découvre aussi bien que lorsqu’il est forcé à se taire, à se laisser choir, à observer depuis sa brèche ces éléments étrangers qui prennent place autour de lui avec tant de naturel apparent. L’exilé désapprend vite à percevoir la réalité, les systèmes et les normes comme allant de soi. Il repasse son existence avec la loupe de celui qui est condamné à voir les mécanismes qui génèrent des habitudes qui étaient, auparavant, les siennes.

Ce qu’on appelle à tort la littérature engagée est en fait le contraire : le désengagement de l’exilé du fond de sa crevasse à suivre aucune norme et la promesse faite au lecteur de jeter un regard également détaché et amoral sur toutes. En ce sens seulement, toute littérature est engagée et tout bon créateur est un exilé.

 

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Quoi qu’il arrive, fais du bon art. Que le monde entier s’écroule, écris, peins, joue, compose : crée bien. Combien sont capables de soutenir le poids de cette injonction intime ? La contrainte de l’impératif moral devient risible devant une telle exigence. Cette exigence, qu’on retourne toujours vers soi-même dans un soliloque obsessionnel, emporte des conséquences bien au delà du bien-agir, ou du bien-penser. Le bien-créer fait de l’art une valeur si haute qu’elle efface sur son passage les noeuds qui tiennent ensemble la société des autres, et aussi les normes, et aussi les institutions. Flambeau suprême, elle ignore si le créateur blessera les égos ou le tissu social. Asocial, le bien-créer blesse l’ordre établi parce qu’il lui devient parfaitement perméable tout en étant ignoré.

Faire du bon art met le feu à la maison. A l’opposé de l’impératif moral, qui scelle le voisinage social, l’impératif de créer l’émiette par la force de son mouvement qui ne regarde ni autour de lui, ni derrière lui : il va toujours droit devant.

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