The most essential gift for a good writer is a built-in, shockproof shit detector. This is the writer’s radar and all great writers have had it.

–Hemingway

Écriture et vérité

Hemingway écrivait que la qualité primaire, essentielle, inévitable, d’un écrivain sérieux est la capacité à détecter qu’il écrit des conneries. De façon moins châtiée, il se doit de reconnaître, anticiper même, lorsqu’il fait du style pour étaler du fèces, l’étaler joliment, plaisamment, mais ne rien faire d’autre que de souiller d’excréments une page vierge. En disant cela, Hemingway se place en-deçà des questions d’écriture aussi raffinées qu’artificielles, le détecteur de merde est ainsi l’instrument premier que l’écrivain doit toujours brandir avant d’écrire, en écrivant, après avoir écrit, avant de décider s’il faut garder ou effacer le texte.

Effacer un texte sans trembler: définition du courage de l’écrivain, pendant de l’honnêteté chez l’homme d’art.

Toutes les autres préoccupations que le critique littéraire érige en Graal – style, structure, histoire – ne sont qu’effets collatéraux du détecteur de mensonge. Ramifications de cette condition première, instruments appelés par le critique qui, trop fatigué ou incapable de voir la vérité, nous avouant à demi-mot son échec à la dire de manière plus parfaite que l’écrivain, tâche de nous faire oublier sa faiblesse en s’émerveillant devant les ornements. Le critique devrait se limiter autant que possible à aider à percevoir la vérité à nous autres lecteurs, moins disponibles d’esprit, l’entendement encrassé par le chaos matériel, insensibles aux appels que l’écrivain a essaimés ici et là. Si le critique dit une vérité d’une manière plus complète ou plus juste que l’écrivain, c’est que celui-ci a partiellement échoué, et qu’une œuvre nouvelle peut pousser sur l’œuvre existante.

La vérité incomplète est en cela la semence de la littérature, n’écrit-on pas parce que toutes nos lectures nous ont laissés sur notre faim, que l’on n’y a guère trouvé la vérité qu’on essaie à son tour de dire de la façon la plus juste?

Celui qui écrit doit encastrer le détecteur de mensonge sous la peau, en faire une couche supplémentaire du cerveau qui puise ses ressources dans toutes les autres, par un échange d’énergie qui ne connaît pas le repos. Rien ne peut être bien écrit s’il échoue l’épreuve de la vérité, car cette épreuve, si l’écrivain néglige de la franchir chaque fois recommencée, le lecteur ne sera, lui, jamais oublieux, et en lisant les premières lignes d’une œuvre, il saura immédiatement si la vérité a guidé la main de son auteur, et il fera le test à chaque paragraphe de chaque page, et il le refera encore en le refermant, et encore mille fois en y revenant en pensée. Si une seule fois, la vérité est absence ou se trouve être un mensonge déguisé à l’aide d’appâts stylistiques (aussi sophistiqués soient-ils), l’œuvre sera éconduite et son auteur couvert de honte. Car il n’y a rien de plus honteux que de feindre faire de l’art pour mentir à celui qui, avec une naïveté et une bienveillance que l’écrivain doit chérir et ménager, décide à un moment que la chose la plus importante à faire est d’ouvrir ce livre plutôt qu’un autre, et de lire plutôt que de faire autre chose.

L’écrivain qui cherche à dire une vérité, qui se méfie de la dissimulation et de la triche, en quoi serait-il alors différent du philosophe? Le philosophe aussi passe  des jours entiers à capter une vérité et la dire, la fonder en raison et en tirer les conséquences en fait. Le propre de la narration littéraire ne suffisent pas, à mon sens, pour tracer une distinction claire entre les deux genres. La fiction ne peut être réduite à l’image et l’histoire, elle serait alors mystification stylistique de la vérité (chasse aux oeufs vrais dans un univers artificiellement conçu), alors que la vérité devrait jaillir aussi nettement qu’il est concevable. Dissimuler une vérité au monde, alors qu’on la détient de manière qu’on pense irréfutable, est une sorte d’infraction contre la loi de l’art qui appelle à toujours offrir au monde ce qui peut l’aider à se comprendre et à être meilleur. Le travail de l’écrivain n’est donc pas fondamentalement différent de celui de l’essayiste (ou philosophe), je ne vois aucune raison valable de tracer une frontière entre fiction et non fiction.

La fiction dit une vérité enchâssée dans l’expérience, une vérité par synthèse à partir d’indices qui se logent dans la vie. La littérature procède à la vérité en cueillant ces mêmes indices que nous ne voyons pas, et que l’écrivain amène à notre esprit pour nous montrer cette vérité qu’on a si longtemps omise, par inattention, par dispersion. La vérité du roman ou du poème se trouve si profondément ressentie que celui qui l’a lue n’est pas prêt de l’oublier. Elle est comprise, acceptée et sentie, les trois prémisses d’un usage pratique de la vérité en tant que principe de l’action ou effeuillage éclairé de l’expérience propre.

La non fiction en s’encombre pas toujours de faire sentir quoi que ce soit, elle prend le chemin le plus droit et le moins périlleux: en s’adressant directement à notre raison, elle ne souhaite prendre le risque qu’on la méconnaisse ou comprenne de travers. Cette façon de “foncer tout droit” de l’essai est aussi moins complète, il reste encore au lecteur la besogne d’en faire l’expérience. Les plus grandes oeuvres philosophiques sont celles qui logent la vérité dans un commencement d’expérience dès la lecture, elles débutent le travail avec le lecteur, auquel il revient toujours la tâche de l’achever.

Achever la lecture d’une œuvre de non fiction: la ressentir, l’appliquer, en faire un motif d’action pratique.

Achever la vérité d’une œuvre d’une œuvre de fiction: achever de lire.

L’un et l’autre ne sont que deux genres d’une même mission: dire la vérité de la manière la plus intelligible et efficace (au sens premier, c’est à dire pour aboutir aux résultats utiles).

Tâchons de rester en deçà, laissons l’au-delà à notre seul Dieu (le lecteur).

One Comment

  • franckRC wrote:

    Diana, votre billet aborde, si j’ai bien lu et bien compris, plusieurs questions d’importance.
    Quelle est la réalité ontologique de l’écrivain et son roman, du philosophe et de son essai ?
    Pour être complet le discours philosophique doit-il s’inscrire dans une trame romanesque adossé au monde réel ?
    A l’inverse le roman n’est-il pas, par nature, une approche du monde réel, donc fondé sur un substrat philosophique ? C’est tangible chez certains auteurs (je pense à Voltaire, Houellebecq ou Dostoievski), mais pas tous, loin de là.
    Pour ma part je ferai un parallèle entre le philosophe et le scientifique qui tous deux rendent le monde intelligible au vulgum pecus (intelligible = recherche d’une vérité cardinale). Le scientifique inscrit son travail dans la réalité physique pour établir des principes et des causalités reproductibles. Le philosophe opère aussi pour rendre le monde intelligible mais sur un périmètre que le scientifique ne peut couvrir, par exemple la vérité, l’action, la guerre, la liberté, etc. Le scientifique peut aboutir à des vérités « définitives » (c.-à-d. acceptées du plus grand nombre dans la durée) alors que les conclusions du philosophe ne resteront que des théories opposables (voir le structuralisme, la phénoménologie, l’existentialisme, etc.). Les deux cherchent des concepts opérants qui « disent » le Monde, chaque concept étant la marche d’un escalier interminable qui chemine vers la Vérité. Parfois les avancées scientifiques ouvrent des brèches dans le pré-carré philosophique (par exemple quand la Conscience devient un sujet des neurosciences).
    Ce qui est sûr c’est que l’écrivain cherche à dire une vérité, la sienne alors dans ce cas le roman n’est-il pas plus proche de l’œuvre d’art que de l’œuvre philosophique, et l’essai plus proche du livre de science ?

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