Double lettre

Tu ne me rends plus heureuse. Couperet sur ma nuque imbibée de dépit. Soudain, je me retrouve nu et vierge de tout sentiment, transporté avant l’amour, avant la vie, au commencement pur. Je n’avais jamais su que je te rendais heureuse. Je n’avais jamais su que l’amour consistât à rendre heureux. Tu m’avait aimé, et peut-être ne m’aimais-tu plus.

On te dit que je suis mauvais pour toi, mauvais en soi. Le crois-tu ? Je me retrouve seul et la solitude vécue en plein jour est infinie et froide comme la mer. Des barricades se dressent très vite autour de moi et je n’ai pas le temps de m’adapter à la disparition de la lumière. Quelle divine surprise qu’un tel aveu, lâché par négligence dans une cuisine comprimée en tunnel par l’air étouffant de ce bel été, et la poussière d’un monde en ruines sous mes yeux plane au dessus de nos têtes. Je t’avais dit – mon monde s’émiette. Je me trompais, mon monde est intact, c’était désormais celui de la solitude. Et les objets s’écoulent à mes pieds en gouttelettes mauves.

Le coup de feu est parti, un homme s’essuie le front, un animal tombe au loin et sa chair sera dévorée par ceux qui n’osaient le défier.

L’instant où le coup de feu atteint le coeur est le seul où le déni n’a plus de place. L’animal sait qu’il est touché à mort, une seconde plus tard son instinct le pousse à ramper, hurler, se débattre, se mentir qu’il lui reste encore une infime chance de survie. L’homme avance rapidement vers sa proie, s’arrête devant elle comme devant un égal, lui assène enfin le coup qui doit l’achever. Il laisse la carcasse qui commence déjà à se putréfier, mais ses semblables cachés derrière les hauts feuillages montrent les dents et salivent en pensant au festin imminent. Dévorée par ceux qui n’ont jamais été vraiment les siens, la carcasse de l’animal est trainée par l’homme revenu sur la scène du crime, et la trace qu’elle laisse derrière elle n’est qu’un cri de solitude.

On peut toujours se raconter n’importe quoi, et ces histoires sont notre rampe de salut au milieu d’un malheur qu’on est condamné à vivre seul. Tu m’avait encore dit – mon monde s’émiette, et tu ne m’avais pas menti. Ton monde n’est qu’un amas informe de grains de sables qui, l’instant d’avant, se dressaient en château fort, imprenable.

Love is natural and real but not for such as you and I, my love.

On essaie de reprendre la vie d’avant qui a le bon goût de rester machinale et c’est une chance que moues et gestes soient gravés en nous comme les sourires du matin, les baisers de deux amants qui se revoient le soir, les conversations sérieuses où l’intelligence apaise une sensation de brûlure si intense qu’elle en creuse un trou dans le ventre lorsqu’on marche, rit, se brosse les dents, refait le monde. Je remercie ce mécanisme de survie en milieu hostile : quoi qu’on fasse, on peut attendre de son corps qu’il s’exécute sans faillir. On sait au fond que tout est vain, mais l’ordre quotidien imprime sa forme sur notre vie avec tant d’assurance que le dépit ne renaît qu’entre deux verres.

Comme j’écris cette lettre qui dit vrai mais qui ne sera jamais envoyée, je trouve les forces d’écrire la lettre qu’il faut et qui dit faux et qui te parviendra, après que toutes les substances et toute la tendresse amicale et maternelle ont échoué à étouffer le sentiment d’avoir été trahi, par qui, je ne sais pas. Et dans cette autre lettre, je dis des choses qu’on dit dans les lettres qui implorent ceux qui sont sur le point de nous abandonner de ne pas nous abandonner. Je te dis que je regrette mes erreurs, toutes, car je ne peux pas démêler celles qui sont filles du vice de celles commises par inattention. Je prends la voix de mon double amoureux qui est humain et qui trouve des raisons morales, psychologiques, alors que moi, les seules raisons que je vois est que sans toi je ne serai plus. Mon seul motif est l’instinct d’animal qui cherche le répit et ce répit je ne le trouverai que si je suis dans la même pièce que toi et que tu me regardes avec des yeux pleins de tendresse même s’ils sont en même temps pleins de colère.

Lorsqu’on est suspendu par deux crochets de plomb à un arbre, et qu’un homme s’avance lentement au loin, on est condamné avant d’avoir reçu la balle. J’ai tout le temps de méditer à la vérité que je ne peux plus nier, mais je n’ai pas de temps à perdre et il faut que je t’écrive avant que je ne te perde.

On dit que qu’un regard suffit à deviner l’amour, une amitié sincère ou un poignard brandi en cachette. Que les yeux démentent les tournures les plus habiles, qu’ils prolongent les mots justes par une flèche invisible qui vient se planter pile dans l’abdomen. Que l’oeil ouvre les portes du corps à corps, à travers les expressions et les convenances, qu’il évite les gestes policés et les mots automatiques. On ment.

Le regard, comme tout geste qu’on a longtemps poli par attentes des autres, appuie le faux et dénature le secret. Il est le plus intime allié de nos illusions, puisqu’on croît reconnaître en lui ce qu’on cherche à se prouver. Il est notre plus fidèle camarade dans la transmission corporelle du mensonge. Il est maître lorsqu’il faut convaincre de ce qu’on désire laisser paraître au grand jour. Il faut une solitude absolue, tout seul ou à deux, une confiance sans faille, l’impossibilité de mentir sous peine de mort pour que le regard se délasse de ses appâts normés et accepte de dire tout ce que notre bouche s’empresse de ravaler. Tu sais comme moi qu’une telle nudité ne peut exister entre plus de deux êtres car le regard entre plus de deux est jeu.

L’autre jour, je regardais deux amants se contemplant furtivement au sein d’un groupe, le groupe le guette, le plissement des yeux simultané est déchiffré, apprécié, jugé. Une belle âme saisit le coude de l’un des amants et lui chuchotte, en aveu complaisant, qu’il les trouve beaux, aimables, objets de jalousie et d’admiration, un corps unique séparé en deux qui ne peut résister à l’attirance qui fait trembler les chaises qui les portent. L’amant pris à partie fond dans un sourire désarmé à l’écoute de ces flatteries et se frotte une joue incendiée par le plaisir d’avoir été surpris à aimer. Il croit désormais à ce coup d’oeil plus que l’ami qui le cajole par le verbe, il reprend de plus belle ce jeu de regards car il voudrait maintenant que tout le monde remarque qu’ils s’aiment. La tendresse mutine s’est muée en figure sociale écartelée sur la place publique.

Les autres sont armés d’une lame et, avec patience et méthode, ils démembrent le sentiment qui naquit un jour entre nous. Ces petites confidences intimes lancées entre deux portes sont une corde qui a saisi mon amour par la nuque et l’a pendue, honteuse, à la vue de tous, pauvre amour pudique qui maintenant se fait horreur alors que ses haillons sont acclamés par une foule victorieuse. Lorsque la distance nous séparait, lorsque tu étais à l’autre bout de la planète, mon aimée, nous étions en fait à quelques bouts de souffle, les bouches soufflant mutuellement l’une sur l’autre. Maintenant qu’un pas nous sépare, je me sens si loin de toi.

J’ai lu quelque part que le désir subsiste éternellement et que seul un effort cruel de notre volonté peut nous soustraire au désir de l’autre. Tu sais, qu’importe appartenir ou se voir appartenant à tel ou tel autre. C’est égal, il n’y a de salut qu’en moi et qu’en toi et il y beaucoup d’autres pour nous apporter de l’intérêt sans implication, sans souffrance, sans amour. Même parfois sans amitié. Quelle étrange époque que celle-ci, on y extrait ses tripes face aux autres sans pouvoir jamais dire si ce sont nos amis.

Dans le vertige qui est désormais mon état habituel, je ne sais plus dire si j’ai une amante et des amis. Et je t’écris et t’écris sans arrêt car je me croyais avoir la force de vivre et agir sans toi, et en réalité ce n’est pas le cas. Je ne peux plus rien faire sans t’avoir au centre de tout ce que je fais, chaque minute. Je mange autour de toi. Je dors sur toi et je te caresse en dormant. Je trouve ton visage dans tous les visages du monde. Je reconnais la chute de tes reins dans tous les derrières. Je sens ton odeur dans les bars et dans les parcs où je me cache pour dormir. J’entends ta voix maintenant.

Elle me chuchote que tu ne disais pas vrai quand tu me disais que je me suis mal comporté parce que tu ne crois pas au bon comportement. Je suis vil, j’écris double, mais toi, tu es double. La vérité, c’est que tu n’en as que faire de ma conduite et des convenances et nous sommes tous les deux dans un espace fait juste pour nous, et dans cet espace on ne trouve pas de convenances. Tu me prends la main et me dis que rien ne changera jamais parce que mes crimes sont impuissants à briser le fil invisible qui nous unit pour toujours. Tu me dis que les paroles des autres ne valent pas grand chose à côté de la tendresse que tu éprouves à mon égard.

Et moi je te réponds que tu es mon seul salut dans un monde gouverné par les manières et la bienséance que je vomis. Je prends ta tête dans mes mains et te prie de ne jamais cesser de m’emmener dans notre espace, seul lieu réel, car il n’existe qu’entre nous et personne d’autre que nous n’y aura jamais accès. Et qu’ils essaient qu’il se buteront à un mur dressé plus vite qu’ils n’auront le temps de nous cracher au visage. Mais ils essaieront quand même, je le sais. Les hommes deviennent des loups qui entourent un homme seul lorsque l’homme seul est en fait un bicéphale uni par l’amour.


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